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« Le Japon a perdu sa dignité » : un bon odori sur des génériques d’anime déchire l’internet japonais
Une ancienne actrice a jugé indigne la fête d’un sanctuaire tokyoïte où l’on danse sur des musiques d’anime. Quatorze millions de vues plus tard, la riposte est venue de l’histoire de la danse elle-même.
Le 8 août, une ancienne actrice japonaise, Saya Takagi, 62 ans, a publié sur X quelques lignes au sujet d’une fête d’été qu’elle venait de voir. Dans l’enceinte d’un sanctuaire de Tokyo, une foule dansait le bon odori — la danse traditionnelle de l’été — mais sur des génériques de dessins animés.
Il y a bien des façons de voir les choses. Personnellement, en voyant cela, je me suis dit que le Japon avait perdu sa dignité.
Texte original (日本語)
いろいろな考え方がありますね。私はこれを見て日本は品格が落ちたと思いました
Quatorze millions de vues plus tard, elle a refermé le sujet elle-même, expliquant que « cela tournait à l’incendie ». Entre-temps, le Japon avait passé une semaine à se disputer sur une question qui, vue de France, paraît minuscule et qui ne l’est pas du tout : qu’est-ce qui, au juste, a le droit de s’appeler une tradition ?
Ce qu’est un bon odori, et pourquoi ce n’est pas un spectacle
Il faut d’abord se débarrasser d’une image. Le bon odori n’est pas un ballet folklorique que l’on regarde. C’est une fête de quartier, en plein mois d’août, autour d’une tour de bois montée pour l’occasion. Des haut-parleurs diffusent quelques morceaux en boucle ; les gens tournent autour de la tour en reprenant des gestes simples, appris sur place en trois minutes. Il n’y a ni scène, ni billet, ni public. Tout le monde danse, y compris ceux qui dansent mal.
L’origine est bouddhique — accueillir les morts qui reviennent le temps de la période d’O-bon, puis les raccompagner. Mais dans la pratique d’aujourd’hui, c’est surtout l’événement où l’on croise ses voisins une fois par an, où les enfants mangent des brochettes et où les associations de commerçants tiennent un stand.
Autrement dit : une fête de village, transposée en ville, et dont le répertoire musical a toujours été le fond sonore populaire du moment. C’est ce dernier point qui a fait basculer le débat.
Le sanctuaire en question n’a pas été choisi au hasard
La fête visée se tenait à Kanda Myōjin, et c’est là que l’argument de la « dignité » a commencé à se fissurer.
Kanda Myōjin est un sanctuaire de près de mille trois cents ans, fondé en 730, qui fut sous les Tokugawa le protecteur officiel d’Edo — la ville entière, du shogun au dernier artisan. C’est donc, dans l’ordre des titres, à peu près l’inverse d’un lieu marginal.
Sauf qu’il se trouve aussi à quelques centaines de mètres d’Akihabara. Le sanctuaire vend depuis des années une amulette de « protection des données informatiques » — mille yens — censée préserver votre ordinateur des virus et des plantages. Il sert de décor à la série Love Live!, au point que ses marches sont devenues un lieu de pèlerinage pour les fans. Cette proximité n’est pas une dérive récente : c’est la position que le lieu occupe depuis longtemps.
D’où la réplique la plus répandue, résumée ainsi par la presse japonaise :
À l’époque d’Edo, le sanctuaire s’associait aux acteurs de kabuki. Aujourd’hui, ce sont des personnages d’anime. C’est la même chose.
Texte original (日本語)
江戸時代に歌舞伎役者とコラボしたのと同様に、現代ではそれがアニメになっただけ
L’argument mérite qu’on s’y arrête, parce qu’il est plus solide qu’il n’en a l’air. Le kabuki, que l’on range aujourd’hui au patrimoine, était au XVIIᵉ siècle un divertissement de masse, tapageur et régulièrement soupçonné d’indécence par les autorités. La « tradition » d’hier est très souvent la vulgarité d’avant-hier.
Le coup de grâce est venu d’un disque de 1933
C’est là que la discussion a pris un tour que peu de gens attendaient. Plusieurs internautes ont rappelé ce qu’est, en réalité, le morceau le plus emblématique du bon odori tokyoïte : Tōkyō Ondo.
Ce n’est pas un chant villageois transmis depuis des siècles. Il est né en 1932 comme opération publicitaire d’un grand magasin du quartier de Hibiya, sous le titre Marunouchi Ondo, avant d’être rebaptisé et gravé sur disque en 1933. L’objectif affiché était de redonner le moral à un Tokyo encore marqué par le grand séisme du Kantō. Le succès a été construit avec les grands magasins, les théâtres et les compagnies de cinéma — un dispositif que l’on appellerait aujourd’hui un media mix. Le disque s’est écoulé à plus de vingt millions d’exemplaires.
Le Tankō Bushi, l’autre pilier du répertoire, vient d’un chant de travail de mineuses de charbon du Kyūshū, également mis sur disque au début des années 1930.
Autrement dit : les morceaux que l’on défend au nom de la tradition sont eux-mêmes des chansons à succès, industrielles et récentes, adoptées parce qu’elles plaisaient. Reprocher à une fête de 2026 de danser sur ce qui plaît en 2026, c’est lui reprocher exactement ce qui a fait le répertoire d’origine.
L’autre moitié de la dispute est moins glorieuse
Il faut cependant dire comment la controverse s’est réellement terminée, et ce n’est pas uniquement par l’argument historique.
Saya Takagi a été condamnée en 2016 pour infraction à la loi sur le cannabis. Une grande partie des réponses n’a pas discuté du bon odori du tout : elle a retourné le mot contre son auteure — en substance, « celle qui fait perdre sa dignité au pays, ce ne serait pas plutôt vous ? »
Celle qui fait perdre au pays sa dignité, n’est-ce pas plutôt vous ?
Texte original (日本語)
品格を落としているのはあなたでは
C’est efficace et c’est hors sujet. Le passé judiciaire de l’auteure ne dit rien de la valeur de sa remarque sur la musique d’un festival. Une partie du Japon a gagné ce débat avec un très bon argument — le disque de 1933 — et l’autre partie l’a gagné en changeant de cible.
Les défenseurs de la fête, eux, se sont surtout exprimés sur le registre du plaisir :
L’énergie qui se dégage de cette rencontre entre la tradition et la culture otaku est formidable.
Texte original (日本語)
伝統とオタク文化の熱量が素晴らしい
L’été japonais de l’ère Reiwa, c’est très bien comme ça.
Texte original (日本語)
令和の日本の夏、これでいい
Ce que la dispute dit vraiment
Ce genre de querelle revient chaque été, et jamais tout à fait pour la même raison. Ce qui la rend intéressante ici, c’est que le camp de la « dignité » a perdu sur son propre terrain : non pas parce que la modernité aurait raison contre la tradition, mais parce que la tradition invoquée n’avait que quatre-vingt-dix ans et qu’elle avait été inventée par un grand magasin.
Il reste une question que personne, dans cette semaine de vacarme, n’a vraiment posée : si le répertoire du bon odori a toujours été celui du moment, qu’est-ce qui sera défendu comme patrimoine dans quatre-vingt-dix ans ? Il y a de bonnes chances que ce soit précisément ce que l’on dansait, cet été, dans la cour de Kanda Myōjin.